Quelques pensées sur la fiction (part. 2)

Une œuvre de fiction imite la réalité. Elle la représente sans jamais réellement l’atteindre. Elle peut en être le reflet dans le cas d’une fiction inspirée de faits réels, elle peut en être une projection hypothétique vers le futur dans le cas d’une œuvre d’anticipation, elle peut en être totalement déconnectée dans le cas d’une œuvre fantastique, elle peut être une métaphore dans le cas d’une œuvre de science-fiction. Dans tous les cas cités, et c’est peut-être une de ses fonctions premières, elle peut nous permettre de prendre du recul sur la réalité telle que nous la vivons au quotidien, à travers le monde, afin de nourrir et produire de nouveaux narratifs dans le champ des arts et de la culture.

Les processus de construction des narratifs d’aujourd’hui seront les forges des biens de consommation et produits de l’industrie culturelle de demain :
Il en va ainsi d’une part, d’une latence entre le moment de construction (phases de production) des narratifs-biens de consommation et les phases de consommation du produit culturel (film ou livre par exemple). D’autre part, la consommation du bien artistique “fiction” (film par exemple) prend part au sein d’un espace-temps du réel du consommateur. La fiction prend place au sein de la vie du spectateur dans un continuum spatio-temporel appelé quotidien, week-end, soirée, vacances, etc. Dans notre système économique dominant actuel, c’est le processus de consommation monnayé des œuvres d’art (biens artistiques) qui transforme l’art en culture par nos expériences individuelles et collectives de ces dernières. En payant huit euros cinquante une place de cinéma, nous allons consommer un film qui, tout en gardant son statut d’œuvre à part entière, servira de support à des expériences qui collectivement feront culture. L’art et la culture sont indissociables, ils se nourrissent mutuellement au sein d’une économie basée aujourd’hui sur l’accumulation du capital qui structure les conditions mêmes d’existence de ces derniers. L’art pourrait être défini comme la somme des objets artistiques issus du processus d’assimilation réflexif de la culture, elle-même fruit des expériences des consommateur·ice·s des arts, des sciences et de l’artisanat.

Les fictions nourrissent nos réalités puisque ce sont nos regards, nos lectures et plus largement nos attentions, nos méditations qui leur donnent vie. Ce sont nos réalités en consommation ou peut-être plutôt notre consommation du réel qui valident le statut fictionnel d’une œuvre en prenant part au processus de monstration de l’œuvre de fiction.

Consommer le réel, c’est quoi ? C’est, à mon sens, devoir payer pour pouvoir vivre dignement, avoir des frais fixes chaque mois, avoir un compteur financier qui tourne à chaque seconde indiquant notre balance commerciale, nos crédits, nos débits, nos fortunes, nos dettes. Les huissiers sur le pas de la porte en cas d’impayé du loyer, ce n’est pas de la fiction, c’est bel et bien la réalité. Une dette de 3 000 milliards d’euros, c’est réel. En revanche, prétendre que nous vivons en dehors de cette consommation de la réalité, littéralement de la consommation de l’espace-temps, de la consommation de la nature serait non seulement une fiction, mais surtout un mensonge. Penser la liberté en fonction de notre degré d’aptitude à répondre aux règles de fonctionnement d’un système économique basé sur l’accumulation et la gestion de la dette paraît être un projet difficile. Est-ce que l’argent et les biens matériels nous rendent libres ? Quelle est cette fameuse liberté financière dont beaucoup rêvent aujourd’hui ? Est-elle accessible à tous et toutes ?

Quoi qu’il en soit, nous sommes aujourd’hui pris au piège de l’injonction à consommer le réel. Pour en sortir, il faudrait radicalement changer notre manière de penser et d’agir dans le monde. C’est-à-dire non pas d’arrêter de commercer, mais plutôt de le faire de manière qualitative en se basant sur le rapport au plaisir hédoniste, certes, mais juste, où l’enrichissement de l’autre participe à notre plaisir de faire commerce. Où les plus riches financeraient à taux zéro les projets de développement financier des plus pauvres par exemple. Où l’on serait capable de prendre ce dont nous avons vraiment besoin étape par étape et non pas vouloir tout pour soi sous couvert de mieux savoir ce que l’humanité aurait besoin dans le futur pour elle-même. Posons-nous la question de la consommation du réel et de la nature : sommes-nous vraiment sur la voie de la prospérité ? Ou alors, peut-être vivons-nous dans l’illusion fictionnelle d’une réalité perdue devenue insaisissable puisque nous ne la désirons pas collectivement ?

Mazyar Zarandar
janvier 2025

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