
La question préparatoire de l’apocope
Le mot « vélo » est l’apocope de « vélocipède » qui est le dérivé de l’adjectif latin velox, velocis signifiant rapide, véloce, agile, exprimant l’idée de vitesse et d’agilité et le nom latin pes, pedis, signifiant « pied », exprimant le mouvement par les pieds. Ainsi Vélocipède peut être traduit par « Aux pieds rapides », « aux pieds véloces » ou encore « aux pieds agiles ». Le mot apocope provient du grec apokóptô , « retrancher » qui selon le Larousse « désigne une chute d’un ou de plusieurs phonèmes à la fin du mot par suite d’une évolution phonétique », apo signifiant « dehors », « hors de » et kóptô signifiant «couper». En français moderne, celui que nous écrivons et que nous parlons, le verbe “retrancher” peut avoir deux sens distincts que l’on peut d’un point de vue logique utiliser ensemble ou bien séparément. En effet, « retrancher » signifie à la fois l’acte de couper pour mettre à part, c’est à dire séparer par un acte de division pour « réserver » ou encore « isoler », et l’acte de « supprimer » ou de « diminuer ». Dans le cas de l’apocope du mot vélocipède, l’acte de « retrancher » pourrait être polysémique à l’intérieur d’un même mouvement de transformation morphologique linguistique. Car c’est en supprimant en bloc l’addition de la dernière syllabe /ci/ du radical étendu latin classique /vēloci/ ainsi que le suffixe de composition néologique /pède/ que les adeptes du vélo ont supprimés de fait la référence linguistique aux mouvements des pieds nécessaires au fonctionnement de la technologie-vélocipède en la plaçant linguistiquement et par conséquence historiquement de côté. L’abréviation en « vélo » du néologisme « vélocipède » pourrait donc être analysée comme la suppression ou l’effacement d’un phonème qui porterait non seulement un sens linguistique précis, mais également un sens historique singulier ouvrant non pas à une origine idéale de la machine-vélo en tant que vérité ontologique, mais à l’espace-temps humain d’une énonciation discursive et matérielle située dans le passé, dont le refoulement en tant qu’effet du processus de traduction morphologique linguistique pourrait informer un présent ontologique du vélo structurellement trans-historique.
Traduction Morphologique d’une composition savante : Achille, les chevaux, le vélocipède
Le néologisme ou composition savante vélocipède a été élaboré dans le cadre d’un dépôt de brevet en France par Louis-Joseph Dineur, haut fonctionnaire et avocat français, d’une invention badoise germanique de Karl Friedrich Christian Ludwig, baron Drais von Sauerbronn, dit Karl Drais en 1818. La vie de cet inventeur pourra faire l’objet d’une prochaine description. Je m’attacherai pour le moment à transmettre l’hypothèse référencée d’une provenance du mot vélocipède en tant que traduction morphologique du grec ancien vers le latin savant néologique du XIXe siècle qui a attirée mon attention. En effet, selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), la méthodologie de composition linguistique ayant servit à la création du néologisme vélocipède pourrait être une reproduction morphologique et sémantique de la structure binaire du mot grec ancien ōkúpous (aux pieds rapides, aux pieds agiles) dont la plus vieille attestation apparaît dans la tradition homèrique de l’Iliade au vers 383 du Chant 21 : « que chacun donne bien leur repas à ses chevaux aux pieds rapides ». Ce vers participe au préambule du Catalogue des vaisseaux,qui suite à la reprise de l’ordre et afin de préparer le combat, fera l’inventaire de l’armée du roi Agamemnon et ses fidèles s’apprêtant à assiéger Troie dans le but d’arracher Hélène, épouse jugée infidèle de son frère Mélénas roi de Sparte, devenue objet sexualisé de la guerre en tant que fierté masculine grec à défendre, aux mains de Pâris, prince du royaume d’Ilion (Troie). Je ne ferai pas ici de commentaire ou d’étude critique poussée de l’Iliade en tant qu’œuvre littéraire antique considérée de manière consensuelle comme fondatrice de la littérature occidentale, bien que son intrigue multidimensionnelle traitant de la question politique de la mênis (la colère) masculine d’un guerrier érigé au statut de héro légendaire (Achille), s’ancrant dans un processus d’oppressions sexiste et sexuelles violentes, objectivant les corps féminins comme butin et objet de guerres territoriales, souvenir grec de la fin de l’âge de bronze raconté durant l’âge de fer, appelle à une lecture et poursuite d’un riche corpus critique féministe de l’Iliade existant2 (C’est néanmoins dans cette perspective critique que je tenterai d’articuler la suite de ma réflexion).
L’épithète ōkúpous (aux pieds rapides ou agiles) est l’un des qualificatifs largement utilisé (sous ses différentes formes grammaticales) pour décrire les qualités hors du commun, voir surnaturelles des chevaux et des juments dans l’Iliade, construit de manière à respecter la métrique de la poésie homérienne. S’incrivant dans un contexte dramaturgique épique où les chevaux sont utilisés par les hauts gradés des armées pour augmenter leur mobilité ascendante vers et sur le champs de bataille, l’épithète ōkúpous souligne chez Homère de manière honorifique et glorifiante les qualités motrices et donc musculaires des chevaux dans le potentiel de vitesse et de puissance de leur déplacement dans l’espace-temps guerrier, qui par définition implique l’idée d’une mort collective humaine et animale massive en sa probabilité tragique et tangible, rendue possible par la domestication militaire du cheval, objet de toutes sortes de fantasmes produits et diffusés par des hommes, quelque part entre terre, mer et ciel, mi-bête mi-divin, biotechnologie conçue génétiquement3 pour se déplacer mais aussi et surtout ici dominer. Nous pourrions également nous interroger sur l’usage de l’épithète podárkēs, très proche sémantiquement d’ ōkúpous utilisé pour nommer Achille « dont les pieds suffisent » souvent traduit par « aux pieds rapides » en français, formule décrivant plus une qualité héroïque existentielle liée au sort fatal annoncée par sa mère Thétis : si il déserte la guerre il vivra vieux en compagnie de ses enfants et longtemps on se souviendra de son nom , mais si il va à Troie, il mourra durant la bataille et disparaîtra de l’histoire à jamais. Les pieds rapides d’Achille, celui dont les pieds suffisent, n’ont d’autres sens dans l’Iliade que de lui accoler, voir de remplacer son nom par le moyen technique par lequel même, au rythme et à la mesure de chaque vers, il se rapproche inéluctablement d’une mort violente prophétisée par sa mère que cependant l’Iliade de décrira pas mais qui sera racontée un siècle plus tard autour du VIIe AEC dans le cycle Troyen de l’Éthiopide4. Il est toute fois intéressant de noter l’analogie existante entre les deux épithètes mentionnées qui même si ils ne sont pas dotés de la même morphologie grammaticale, véhiculent un sens comparable, créant une relation de correspondance entre les chevaux et Achille tels que nous les avons décrit, où leurs natures, virtualités et destins offrent la possibilité de leur dialogue ontologique et métaphysique à l’intérieur de la tension dramaturgique produite par l’Iliade.
Le vélocipède en tant que traduction morphologique de l’épithète homérique polysémique de « aux pieds rapides » porte donc comme signe, une référence philologiquement et à posteriori historiquement située au cheval. En effet, il ne s’agit pas du cheval tel que les peintres de la grotte de Chauvet auraient pu par exemple observer, c’est à dire l’expérience intellectuelle, physique, sensorielle et visuelle de mammifères sauvages se déplaçant en groupe dans un espace-temps passé de plus de 30.000 ans mais d’une acception du cheval en tant qu’être vivant domestiqué à des fins militaires faisant office de marqueur social5 vue par le prisme d’une représentation littéraire mythologique antique occidentale devenue savante au XIXe en Europe, se situant à la rencontre géographique, culturelle et historique de ce que l’on appelle aujourd’hui occident et orient.
Cette première analyse nous dévoile donc un premier espace multidimensionnel transhistorique (qui traverse l’histoire) touché par le vélo, créée par l’effacement d’une partie de son sens premier à travers l’usage de son appellation moderne, qui néanmoins en reste porteuse grâce au début de son étude.
J’aimerai avant de passer à la suite, faire part de quelques données supplémentaires pour étayer l’idée du caractère trans-historique du cheval et ouvrir une deuxième hypothèse à l’intérieur de l’analyse théorique de la question de la représentation littéraire du cheval dans l’Iliade et sa potentielle portée critique. En effet, les travaux récents publiés en 2021 du Centre d’Anthropobiologie et de Génomique de Toulouse, laboratoire de recherche en archéologie moléculaire dirigé par le paélogénéticien Ludovic Orlando on permit d’établir avec certitude le foyer de peuplement et de domestication des chevaux modernes. L’analyse de plusieurs centaines de textes génétiques anciens de chevaux a révélé une explosion démographique par milliers des reproducteurs autour de 2200 ans AEC dans les steppes pontiques-caspienne du nord caucase situées en Russie occidentale. Jusque ici (depuis 2018), nous pensions que le site archéologique de Botaï au Kazakhstan (3500 ans AEC) où enclos, usure de dents par le mors et résidus de lait de jument dans les poteries avaient été retrouvés, était le berceau de la domestication du cheval. Or l’analyse génétique de 2021 a montré que les chevaux de Botaï ne sont pas les ancêtres des chevaux modernes mais ceux des chevaux dit de Przewalski ou Takh en mongol, considérés comme les derniers chevaux sauvages qui sont en réalité des chevaux marrons, c’est à dire retournés à l’état sauvage après s’être enfuit ou avoir été relâchés. La comparaison du génome du cheval domestiqué moderne avec les autres types de génomes appartenant à des espèces éteintes a permis de caractériser une modification génétique issue de la domestication humaine des chevaux. Cette sélection génétique humaine du cheval repose sur deux régions cruciales du génome. Il s’agit d’une part du gène Gasdermine C (GSDMC) présent chez tous les mammifères qui permet une meilleure défense immunitaire face aux cellules infectées dont la mutation ou dérégulation chez l’être humain peut être cause de maladies inflammatoires et de cancers mais qui chez le cheval a permis une modification anatomique, notamment au niveau de sa colonne vertébrale (stabilité du dos), fluidifiant sa locomotion, le rendant plus résistant et moins douloureux à la charge (La monte et le transport). Et d’autre part, du gène ZFPM1 (Zinc Finger Protein – FOG Family Member 1), dont la fonction de base chez tous les mammifères liée à la formation du sang, a permis de façonner le cheval domestiqué pour le rendre moins anxieux, plus curieux et plus docile, modifiant son comportement social. Les chevaux modernes domestiqués sont donc le résultat d’une manipulation génétique humaine massive qui en l’espace de quelques siècles (2 à 5 siècles) a remplacée génétiquement les autres espèces qui se sont progressivement éteintes à travers toute l’Eurasie. C’est grâce à la culture archéologique de Sintashta du début de l’âge de bronze (3300-800 AEC) du nord de la steppe eurasienne sur les piémonts de l’Oural en Russie, qui bien que n’étant pas le premier foyer de peuplement du cheval domestique, a permis à travers l’invention du char à deux roues à rayon alors technologie militaire majeure de l’antiquité, une expansion rapide du cheval domestique moderne en Asie et en Europe par les routes commerciales du moyen-orient. C’est ainsi que les ancêtres génétiquement modifiés des chevaux modernes sont arrivés dans les royaumes grecs de l’antiquité jusque l’époque d’Homère et de la composition de l’Iliade autour du VIIIe AEC. Mon hypothèse serait donc que l’usage répété de l’épithète équin homérique « aux pieds rapides » ou « aux pieds agiles » dans son acception développée plus haut, pourrait être interprété comme un regard indiciel sur le cheval domestiqué militaire qui décrirait son degré de performance physique à l’intérieur d’un rapport de coercition dans le but d’établir une trace du processus de sélection génétique humaine du cheval. Dans cette hypothèse, il pourrait s’agir d’une forme d’encodage ou de chiffrage du signifié réalisé à l’aide des outils théoriques de la poïésis créant un signifiant polymorphe et rizhomatique en sa résonance dramaturgique et donc sémantique, dont la clé de décryptage se trouverait dans une lecture transhistorique du cheval depuis un présent informé, sorte d’épistémologie articulée à l’intérieur d’une œuvre littéraire qui en serait le recouvrement formel. Dans cette perspective, la lecture du rizhome dramaturgique impliquerait une primo-acceptation de la hierarchie pyramidale cinétique linéaire des valeurs morales, produites par la relation trialogique sujets-évènements-objets du poème-fiction agissant comme déclencheurs d’expériences émotionnelles projetées par le sujet-lecteur sur lui même par la médiation du premier niveau sémantique signifié par le texte littéraire lui même causé par sa structure la plus aguicheuse. L’œuvre opère alors comme un faux-miroir métaphysique au potentiel psychanalytique où la pensée pensant se refléter dans le sens a priori du texte, c’est à dire s’y reconnaître, crée sa propre réflexion en se réfléchissant en elle-même, donnant lieu à une chaîne causale d’émotions, effets du phénomène de cognition référentielle du sujet-lecteur. La complexité de l’intention dramaturgique de l’auteur nécessiterait donc une retro-herméneutique non pas pensée de manière à enfermer le sujet-lecteur à l’intérieur d’un dispositif coercitif métaphysique crée par lui-même où il serait fatalement à la fois le système et son usager, mais de manière à offrir la possibilité du développement de formes de curiosités qui permettraient d’entrer dans une seconde lecture devenue rizhomatique à partir d’une multitude de centres de recherche mis en réseau. En pointant le caractère transhistorique du cheval à travers sa représentation littéraire dans l’Iliade, cette première hypothèse pourrait ainsi ouvrir à une relecture théorique plus large de l’œuvre homérique que je ne poursuivrai pas ici.
Une définition philosophique du vélo
Un couplage humain-machine né d’un changement morphologique postural total du corps humain dicté par la machine-vélo entraînant une reconfiguration des fonctions haptiques de l’appareil sensoriel au sein d’un processus de guidage cinétique propre à l’expérience transductive du vélo en tant que technologie mécanique pouvant être semi-automatisée ou non dont l’activation dépend de la force musculaire humaine. Le couplage faisant référence à l’association ou l’assemblage humain-machine produite par la technologie, c’est à dire telle qu’elle a été pensé par ses inventeurs, impliquant un mode d’emploi orienté de la machine. La reconfiguration des fonctions haptiques de l’appareil sensoriel, née du changement morphologique postural propose une analyse de l’expérience esthétique du vélo lors de laquelle ce qui est relatif au touché, c’est à dire l’haptique (du grec haptikós : capable de toucher) devient possible par l’intermédiaire de l’ensemble de l’appareil sensoriel (la vue, l’audition, l’odorat, le goût, le touché) pour créer une disposition physiologique singulière nécessaire au guidage cinétique implicite au mode d’emploi technique du vélo. Il s’agit ici de la « vision haptique » telle que décrite par Deleuze dans « Francis Bacon, Logique de la sensation » (1981) comme mode de vision tactile rapportée à l’ensemble de l’appareil sensoriel. Dans « Milles Plateaux » (1980), Deleuze et Guattari définissent « l’espace haptique » comme pouvant être « visuel, auditif autant que tactile ». J’ajouterai ici que l’haptique (sans parler d’un espace qui lui serait propre) pourrait être envisager comme une fonction commune à l’ensemble de l’appareil sensoriel qui serait activée par le mouvement de la pensée pensante. Nous admettrons d’une part que l’expérience esthétique du touché ne se borne pas à une saisie ou contact épidermique et peut-être pensée de manière élargie à l’ensemble de l’appareil sensoriel. D’autre part, nous admettrons que la relation touchant-touché au sein de cette expérience est d’ordre réciproque, je touche autant que je suis touché, non pas en quantité mais en qualité différentielle, la quantité n’étant plus pertinente en tant qu’échelle de valeurs morales. Enfin, nous admettrons que l’expérience haptique de l’appareil sensoriel est la condition préalable à la possibilité de tout mouvement guidé. En effet, c’est parce que l’on ne cesse de toucher et d’être touché de manière simultanée dans un espace-temps transhistorique que l’on est capable de se mouvoir, nous n’existons que en tant que nous coexistons, c’est à dire en tant qu’ensemble transductif et transductible : guider, ensemble, à travers. L’invention de la technologie transductive rompant avec la dualité sujet-objet dans son activation pour finalement nous rappeler notre propre transductivité universelle.

1The Online Liddell-Scott-Jones Greek-English Lexicon (https://stephanus.tlg.uci.edu/lsj/#eid=119175)
2« The silence of the girls» (H.Hamilton, 2018) de la romancière anglaise Pat Barker raconte par exemple les événements de l’Iliade du point de vue de Briséis, captive, butin de guerre d’Achille.
3L. «La conquête du cheval : un voyage génétique à travers le temps » (2024), conférence de Ludovic Orlando au Musée de l’Homme, directeur de recherche en archéologie moléculaire, spécialiste de l’étude des ADN.
4 Épopée perdue de la Grèce antique attribuée à Arctinos de Milet.
5 «La conquête du cheval : un voyage génétique à travers le temps » (2024), conférence de Ludovic Orlando au Musée de l’Homme, directeur de recherche en archéologie moléculaire, spécialiste de l’étude des ADN.
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